La Bible, le best-seller que presque personne ne lit ?

La Bible, le best-seller que presque personne ne lit ?

July 23, 2026

C’est le livre le plus vendu au monde… « mais peut-être un des moins lus ! » lance Thibault Foulon, directeur général de la Ligue pour la lecture de la Bible. Si beaucoup de foyers possèdent une Bible dans leur bibliothèque, héritée, offerte ou acquise, si les ventes de bibles sont en hausse en France, combien de personnes peuvent se targuer d’avoir véritablement lu ne serait-ce qu’un dixième de cet ouvrage colossal de près de 2 000 pages ? Même chez les protestants, chez qui la lecture et l’exégèse sont au cœur d’un principe fondateur  la Sola Scriptura (« l’Écriture seule »), le dernier sondage IFOP de 2024 montrait qu’un tiers d’entre eux ne lisait jamais la Bible.

« Face à une population qui lit de moins en moins, s’emparer d’un texte qui est aussi volumineux et aussi complexe, surtout quand on n’a aucune notion de culture chrétienne, c’est très compliqué. C’est un monde en soi », rappelle Mathilde Mahieux, responsable du secteur religieux à la librairie la Procure. Depuis quelques mois, elle constate ainsi un report de l’achat de bibles vers les missels, livres de messe qui structurent l’année liturgique catholique, avec jours de fêtes, prières, extraits bibliques… « Cela sert de guide. On est face à un public qui renouvelle beaucoup la pratique de la foi et qui, parce qu’il est très impressionné par la Bible, se tourne vers les missels. »

Alors que la part de lecture quotidienne est à son niveau le plus bas, depuis dix ans, selon le baromètre 2025 du Centre national du livre avec 45 % des Français déclarant lire chaque jour, il n’est guère étonnant que « les gens lisent la Bible différemment », souligne Thibault Foulon. « Ma grand-mère lit quotidiennement la Bible depuis toujours. Elle se pose et lit 15 à 20 minutes. Maintenant, les gens ont leur téléphone, ils font ça dans le métro, dans le bus, et souhaitent un texte qui veut leur parler tout de suite. »

Applications envoyant des versets, éditions de « Carnet de gratitude » ou de méditation à base d’extraits, proverbes ou sélections de psaumes, particulièrement abordables avec leur forme poétique… l’édition multiplie ainsi les miscellanées bibliques, moins imposantes et qui suivent la tendance des « phrases inspirantes » prisées aujourd’hui.

Un « livre qui fait peur »

« C’est un livre qui fait peur, lance Helena Vicario, pasteure de l’EPUDF de Boulogne-Billancourt (protestantisme luthéro-réformé), et cela pour deux raisons : on se dit qu’il faut un certain niveau intellectuel ou de connaissances pour s’y atteler, ensuite, parce que le discours sur la Bible est souvent confisqué par des fondamentalistes qui y voient un manuel d’instructions. Ce qu’elle n’est pas du tout. La Bible est un livre de questions, pas de réponses ! ». L’ampleur du texte peut impressionner, son contenu inquiéter.

Si les chercheurs en études bibliques mettent en garde contre les lectures littérales – la création du monde en sept jours en étant l’exemple le plus connu – l’Histoire et le cours du monde montrent à quel point la Bible peut devenir, selon les mots de Thomas Römer, directeur de la chaire Milieux bibliques du Collège de France « un livre dangereux » : « Peu de livres, autres que la Bible, ont servi à condamner autrui ou à légitimer des oppressions de toutes sortes », écrit-il dans La Bible, qu’est-ce que ça change ? (éd. Labor et Fides) : la malédiction de Cham pour justifier l’esclavage, l’antisémitisme chrétien stigmatisant le « peuple déicide ». Contre le littéralisme et le fondamentalisme, il insiste sur la nécessité d’une approche historico-critique, et de l’appréhension du contexte historique dans lequel ces textes ont été pensés et écrits par les hommes.

« Si on n’est pas équipé pour lire la Bible, on peut très vite avoir de mauvaises interprétations, et après, cela peut créer des dérives sectaires », souligne pour sa part Thibault Foulon.

Suivre des cours d’exégèse, de grec ou d’hébreu biblique reste pour autant l’apanage d’une minorité, même s’il existe de plus en plus des parcours d’initiation, tels les « Chemins de Bible », de l’Institut catholique de Paris qui proposent des bases d’exégèse en six journées. « Les personnes qui viennent régulièrement aux études ou aux partages bibliques ont déjà de grandes connaissances et possèdent un rapport au texte très intellectuel sur le message, le contexte d’écriture, l’époque », constate la pasteure Helena Vicario.

Pour permettre la rencontre entre le texte et d’autres publics, sa paroisse a lancé récemment plusieurs initiatives, dont « À table avec la Bible », un atelier qui allie réalisation de recette de cuisine et partage biblique. « Cela nous a permis de toucher des personnes en situation d’isolement qui ont trouvé là une table conviviale et des femmes au foyer qui ne se sentaient pas légitimes pour disserter sur la Bible, mais qui, grâce à la porte d’entrée de la cuisine, ont participé. Et c’est heureux car la Bible est l’affaire de tous, pas seulement des spécialistes. »

Bible journaling et escape game

Elle propose aussi des ateliers de Bible journaling. Venu des États-Unis où la prise de notes sur la Bible est une pratique assez répandue, le Bible journaling est la version chrétienne du scrapbook. Le texte sert de support à une méditation créative pour dessiner, calligraphier, réaliser des collages sur les marges.

En France, le Bible journaling s’est fait connaître notamment grâce à la youtubeuse Andrea Naomie Pradel qui délivre tuto et conseils sur sa chaîne ainsi que sur son Patreon, « Je conseille d’avoir deux bibles, dont une qui soit dédiée au Bible journaling, cela permet d’oser plus, de peindre sur des versets si besoin. Cela permet plus de liberté », explique-t-elle. Helena Vicario y voit une manière « de rendre la Bible plus accessible aux personnes qui ne sont pas focalisées sur une lecture très intellectuelle, mais qui ont envie d’avoir une porte d’entrée créative. C’est d’ailleurs très adapté puisque beaucoup de textes bibliques sont des poèmes à l’origine ». Certains y voient aussi une continuité avec la pratique des enluminures médiévales.

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